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Au cœur de l’Afrique, à mille lieux du Forum
Au cours de l’exercice de notre profession, notre travail d’interprètes nous tient trop souvent à distance de ceux qui sont censés bénéficier des stratégies et des grands projets mis en place par les organisations pour lesquelles nous travaillons. D’où l’intérêt de pouvoir vivre de temps à autre la réalité telle qu’elle existe. En octobre dernier, Martyn Swain, membre représentant Calliope-Interpreters en Afrique du Sud, a accompagné un groupe d’Africains francophones du Cameroun et du Congo-Brazzaville au cours de la visite d’un projet destiné aux victimes du VIH-SIDA à Lilongwe, capitale du Malawi. Il nous raconte sa visite:
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Le car cahotait le long de la piste pleine d’ornières, les enfants sortaient en criant de leurs cours poussiéreuses pour nous faire signe, tout excités par le passage du bus. Comme souvent, j’hésitais entre laisser la fenêtre fermée et rôtir dans la chaleur écrasante ou bien la laisser entrouverte et être asphyxié par les épais nuages de poussière projetés par nos roues. Notre destination n’était plus très lointaine: un projet de soins à domicile destiné aux personnes vivant avec le VIH et le SIDA, nouvelle expression controversée, dans une banlieue de Lilongwe, capitale du Malawi. Dans cette chaleur accablante, le seul signe de notre arrivée était un groupe d’une trentaine de femmes chantant à tue-tête et dansant au milieu de la piste poussiéreuse pour nous accueillir. Nous étions à peine descendus du car qu’elles nous entourèrent et nous couvrirent de chants de bienvenue et de louanges. Un sentier étroit nous mena jusqu’à une grande bâtisse en briques trouée d’ouvertures multiples; à l’intérieur, sous un toit de tôle ondulée, les femmes s’assirent sur des paillasses face aux visiteurs – assis, eux, sur de petits bancs. Nos hôtes du Malawi se chargèrent d’expliquer dans la langue locale - le chichewa - les raisons de notre visite. Selon l’intitulé officiel de la réunion, nous étions là pour « Développer la participation de la communauté locale au sein de l’initiative 3x5 », formule issue du jargon classique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui à priori n’aurait pas dû susciter un enthousiasme débordant de la part du comité d’accueil.
Après les formalités d’usage, nos hôtes jouèrent une petite pièce de théâtre, illustrant les dangers des relations sexuelles non protégées avec de nombreux partenaires. Une séance de questions et réponses suivit, au cours de laquelle je devais traduire en anglais les questions des délégués congolais et camerounais à nos hôtes du Malawi, qui les retraduisaient à l’intention de nos interlocutrices. C’était des questions simples comme « Pourquoi vous faites çà ? » ou « Quel est l’avantage ? » et surtout « Qu’est-ce-qui vous aiderait dans votre travail?». A cette dernière question, nous reçûmes une réponse simple mais très parlante. « De la nourriture et un vélo pour transporter nos malades jusqu’à la clinique ». En car, il nous avait fallu une bonne demi-heure par la mauvaise piste pour venir de l’hôpital de Lilongwe où se tenaient les consultations, traitements et tests pour le VIH. Il était facile d’imaginer le temps et l’effort que cela représenterait pour deux personnes à vélo sous un soleil brûlant.
Après cela, nous devions aller voir un des malades qui était soigné chez lui. Quatre ou cinq d’entre nous, dont moi-même, l’interprète rattaché aux délégués du Cameroun et du Congo, traversèrent un quartier assez miséreux, marchant dans la poussière orange pour arriver à une toute petite baraque plus ou moins branlante, au milieu d’une cour fermée, impeccable, balayée peut-être en notre honneur. Après en avoir reçu l’autorisation, nous entrâmes dans un minuscule salon plongé dans la pénombre, et nous assîmes tant bien que mal sur un canapé dont les coussins touchaient presque le sol, entassés les uns sur les autres tant et si bien que j’avais l’impression d’avoir sur mon genou gauche le délégué congolais et sur l’autre celui du Cameroun. Le patient, lui, était en face de nous, assis tranquillement dans un fauteuil.
Après les présentations, les deux délégués commencèrent à poser des questions. Tous deux étaient séropositifs depuis un certain nombre d’années et voulaient savoir comment la situation était vécue au Malawi. Le patient se sentait-il mis au ban de la société ? Continuait-il à travailler ? Quelqu’un de sa famille avait-il un salaire ? Quand et comment avait-il appris qu’il était séropositif ? Je réalisais assez vite que le fait d’écouter des paroles de la bouche d’un interprète embrouillait l’esprit de notre hôte, qui identifiait totalement le message venant d’une autre personne avec l’interprète. Du coup, c’était moi qui étais séropositif depuis une dizaine d’années et qui venais de prendre ma retraite d’ingénieur des chemins de fer congolais. De plus, et là la confusion devenait totale, ma séropositivité était censée m’avoir été annoncée quand mon mari était tombé malade et après la naissance de mon troisième enfant…
La chaleur dans la minuscule pièce était accablante et après une demi-heure, nous étions tous épuisés, y compris notre hôte qui devenait de plus en plus silencieux. A la suite de remerciements chaleureux, les délégués congolais et camerounais rassurèrent celui-ci, indiquant qu’il était possible de vivre une vie presque normale tout en étant séropositif. Après nos adieux, laissant notre hôte assis dans la petite pièce sombre et étouffante, nous retrouvâmes nos chanteuses, qui oeuvraient dans le projet.
Le car nous ramena cahin-caha à notre hôtel propre et bien climatisé. La réunion et les débats qui se tinrent les jours suivants me parurent alors nettement plus ciblés et plus concrets qu’avant la visite.
Martyn SWAIN
Membre Calliope pour l'Afrique du Sud

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