Week-end banal d’un interprète-conseil

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Dans cet article publié pour la première fois en octobre 2000 sur le site de l’AIIC, Danielle Grée dévoile quelques ficelles du recrutement et les casse-tête insoupçonnés de l'interprète-conseil à qui l'on demande de constituer une équipe d'interprètes à la dernière minute. Si vous pensez qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour avoir une équipe, lisez la suite et visitez les coulisses du recrutement !

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Jeudi midi : contact

Coup de téléphone anodin un jeudi de la mi-mai : on me demande de constituer une équipe d'interprètes pour une conférence sur la Technologie de l'information, se tenant les 18 et 19 mai (2 demi-journées) à Madrid. La seule langue parlée en salle sera l'anglais et le client a besoin d'une équipe assurant l'interprétation vers l'espagnol, l'arabe et le portugais. On me précise qu'il s'agit d'un "devis urgent" (pléonasme !). Effectivement. Le mois de mai est LA saison de pointe en interprétation et le préavis est minime...

La prudence s'impose : je prévois 2 interprètes locaux pour l'espagnol (ce serait vraiment jouer de malchance que de ne plus trouver d'interprètes espagnols à Madrid !), mais précise que, tant pour le portugais que pour l'arabe, les interprètes devront probablement être "importés" (sans préciser le pays, si ce n'est qu'à compétences égales, la ville la moins éloignée sera choisie). J'établis donc un budget, sans chiffrer toutefois le coût des billets d'avion.

Dans l'heure, le client (un OPC de confiance) reçoit le devis qu'il transmet à son propre client.

Jeudi soir : pré-recrutement

Je m'attelle à la tâche et lance un SOS à mes points de contact habituels. Toujours soucieuse de comprimer les coûts (on ne passe pas impunément deux ans au FMI !!!), je rédige quelques messages que j'envoie par e-mail pour m'assurer des disponibilités. Je commence par contacter les collègues spécialisés en IT à Madrid; puis quelques secrétariats ou groupements d'interprètes européens ayant des membres avec le portugais ou l'arabe; ensuite, une poignée d'interprètes qui auraient la bonne combinaison, à Lisbonne et à Paris essentiellement; et finalement, quelques collègues et amis qui ne répugnent pas à mettre la main à la pâte (vous savez, ceux qui n'hésitent pas à passer quelques coups de fil pour vérifier la disponibilité des collègues, qui vous glissent le nom d'un nouveau diplômé, vous signalent un interprète fonctionnaire qui est revenu sur le marché free-lance, etc.).

Le réseau est en branle; je peux me coucher tranquille; on verra demain matin qui sont les heureux élus pour aller faire une petite virée à Madrid...

Vendredi : tachycardie

Le lendemain, tout au long de la journée, les nouvelles tombent:

  • Pour l'espagnol, c'est mi-figue, mi-raisin : une collègue - heureusement excellente en informatique - est encore libre; tous les autres interprètes AIIC sont occupés; je me retrouve, au mieux, avec une demi-cabine locale.
  • les secrétariats m'indiquent qu'il n'y a plus personne de libre dans les combinaisons que je recherche (si  ! On me signale une collègue arabe miraculeusement libre à Genève et je l'engage sur-le-champ); deuxième demi-cabine.
  • les collègues arabes que j'ai contactés sont non seulement tous occupés par ailleurs, mais aussi unanimement pessimistes : la FAO et l'Unesco se réunissent cette semaine-là; le procès de LOCKERBIE fait rage... Renseignements pris, même les interprètes les plus nouveaux sur le marché parisien, genevois, etc. sont engagés l'un des 2 jours !!! (Un jeune diplômé me rappelle d'un ton pincé pour me dire que malheureusement il n'est pas libre; qu'il est resté chez lui les bras croisés tout le mois d'avril et que c'est la sixième offre qu'il reçoit pour le 19 mai... J'ai les plus grandes peines à le convaincre qu'il ne s'agit pas d'un sombre complot ourdi contre lui et que c'est le lot de tous les interprètes...).
  • pour le portugais, le tableau est encore plus sombre ! Il s'agit en effet du semestre de la Présidence portugaise de l'UE et le gouvernement portugais se montre notoirement hyper-actif; la Commission européenne a - elle aussi ! - deux équipes à Lisbonne recrutées de longue date pour les 18 et 19 mai; on me signale également que l'UEO a la prétention de se réunir à Lisbonne et qu'elle a pressenti un certain nombre d'interprètes (de quoi vous faire redevenir antimilitariste !!!). Un collègue compréhensif me signale qu'il a lui-même engagé trois équipes pour une réunion du marché privé à Evora et me donne généreusement la liste des personnes recrutées (et même celle des personnes qu'il a lui-même pressenties et qui n'étaient pas libres). Je fais d'une pierre 24 coups ! Mais je n'ai même pas une ½ cabine portugaise ...

Samedi matin : cellule de crise

L'heure est grave. Au diable l'avarice et le Fonds monétaire, je me saisis de mon fax et surtout de mon téléphone et m'apprête à traquer les derniers désoeuvrés... J'annule mon match de tennis.

  • pour l'espagnol, je me mets en rapport avec les collègues enseignant dans les Facultés d'interprétation pour savoir si, d'aventure, il n'y aurait pas à Madrid un jeune diplômé prometteur et, si possible, opérationnel. Ce serait une bonne occasion de lui mettre le pied à l'étrier.
  • pour l'arabe, je demande à l'un des collègues qui n'est engagé qu'à partir du 19 mai s'il ne pouvait pas se faire libérer ce jour-là (il y a parfois des arrangements possibles avec le ciel lorsque certains chefs-interprètes ont prévu large de façon à couvrir des réunions non programmées); par ailleurs, les pays voisins (ou presque) n'ayant rien donné, je vais chercher plus loin. J'envoie un message au Caire pour savoir s'il y a encore quelqu'un de libre. En même temps, je vérifie les horaires et les prix des vols depuis l'Egypte et demande à mon contact sur place d'avoir la gentillesse d'en faire autant... Amadeus, Sabre et Xenia (rien à voir avec Internet; il s'agit tout simplement de l'infortunée qui s'occupe de moi dans mon agence de voyage) sont mis à contribution...
  • pour le portugais, le hasard faisant que je connaisse bien la personne qui recrute à l'UEO, je me hasarde à lui demander qui elle a pressenti. Elle n'hésite pas à me dire qui est dans son équipe, mais précise qu'on lui a rajouté une journée de réunion in extremis et me demande de lui glisser des noms de collègues éventuellement libres si j'en découvre dans mes recherches (le monde à l'envers !). Je passe alors quelques coups de fil frénétiques à Lisbonne, Porto, Braga aux membres de l'AIIC, associés, retraités ou jeunes diplômés...

Comme d'habitude, les systèmes de réception de messages sont aussi ingénieux que variés : j'ai droit, bien sûr, à la voix chaude et posée de l'interprète qui soigne le message qu'il ou elle laisse sur son répondeur; mais aussi au son strident du fax qui est resté branché sur la ligne du téléphone; à la voix exaspérée de la collègue qui ne comprend pas que j'essaie d'envoyer un fax sur sa ligne unique et qui a l'air de soupçonner vaguement qu'il s'agit encore d'un appel obscène; à la femme de ménage étrangère; à la belle-mère monolingue de passage... Rares sont les collègues qui en plein mois de mai restent sagement assis auprès de leur téléphone... Je réussis tout de même à laisser une bonne vingtaine de messages.

Samedi après-midi : la sieste (pensais-je, ingénument)...

Pensant que les collègues portugais respecteraient cette plage horaire sacrée de tous les Espagnols et assimilés, je prends le risque de m'allonger pour une petite sieste. Las ! Ils sont tous pressés de me faire savoir qu'il faut absolument que je cherche ailleurs. Tous ceux que je connais et apprécie, ou que des collègues de confiance me recommandent sans hésitation, sont pris ou partent en vacances (quelle idée saugrenue que de prendre des vacances en plein mois de mai !). On me donne les coordonnées d'interprètes non AIIC qui travaillent régulièrement pour la Commission européenne. Rien. Eux-mêmes me donnent les coordonnées d'autres personnes dont je n'ai jamais entendu parler et dont ils ne se hasardent pas à garantir la qualité. Même dans ces circonstances, je renonce à proposer une conférence aussi technique à des interprètes inconnus qui n'offrent aucune garantie. Je préfère poursuivre mes recherches en dehors du Portugal. La technologie de l'information ne s'improvise pas... Je lance un autre SOS pour le portugais en Allemagne, en Italie, laisse des messages sur différents répondeurs de gens qui, eux, ont le bon goût de faire la sieste...

Dimanche I had a dream...

Les appels se poursuivent. Personne n'est libre pour la conférence de Madrid, hormis une jeune diplômée espagnole que ses professeurs me recommandent chaudement. Elle est naturellement ravie de faire ses premières armes et, de plus, en compagnie d'une collègue visiblement prête à la "briefer" et à l'appuyer. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Voici la cabine espagnole au complet. Cela méritait bien une grasse matinée sacrifiée.

Entre-temps, je reçois par e-mail le programme de la conférence et me saisis de mon téléphone pour demander à la seule collègue recrutée de longue date (ou presque... vendredi semble tellement loin !) quelle est l'adresse e-mail à laquelle je peux lui transmettre ce document de plusieurs pages. Une voix effarée et incrédule répète le terme: "e-mail ???" (n’oubliez pas que cet article a été publié pour la première fois en l’an 2000). Je lui aurais demandé si elle s'apprêtait à venir à Madrid en soucoupe volante qu'elle n'aurait pas été plus estomaquée... Cela me fait craindre le pire pour une conférence sur la technologie de l'information... mais je me rassure en pensant que certains collègues qui défaillent à la vue du sang sont parfaitement brillants dans les conférences médicales. Je lui faxe le programme et un petit glossaire personnel.

Me voici donc dotée d'une cabine espagnole au complet, d'une demi-cabine arabe (ce qui, entre nous, ne sert pas à grand-chose si je n'arrive pas à la compléter) et, pour le portugais, d'une liste exhaustive et probablement très monnayable de tous les interprètes lusophones de la péninsule ibérique, malheureusement tous pris... Je me prends à rêver à un système centralisé de gestion des disponibilités. Imaginez-vous une base de données où se trouveraient tous les interprètes professionnels; un calendrier en ligne où eux-mêmes introduiraient leurs disponibilités; un petit moteur de recherche me permettant d'avoir instantanément le nom de tous les interprètes portugais ou arabes qui seraient encore libres et ne demanderaient pas mieux que de cesser de l'être ??? J'aurais pu faire la sieste ET la grasse matinée au lieu de me retrouver au bord du divorce...

Lundi : Dénouement

Des nouvelles du Caire : un collègue chevronné serait encore libre et disposé à venir jusqu'à Madrid ! Je lui demande de patienter encore quelques heures pour une éventuelle confirmation, le temps de vérifier le prix du billet. Le verdict tombe. Amadeus, Sabre et Xenia sont unanimes: 1 580 US$... Glups. Espérons que le client acceptera un tel tarif aérien... mais le manque de prévision a un prix.

Dans la foulée, le tam-tam ayant fonctionné, deux excellentes interprètes lusophones de Genève et Paris me signalent leur disponibilité. Hourra ! La cabine portugaise est au complet.

Triomphante, j'envoie illico un e-mail à l'OPC pour lui annoncer que j'ai réussi, de haute lutte, à constituer une équipe, coûteuse mais solide. Je suis enfin en mesure de chiffrer avec exactitude les frais de déplacement et lui adresse donc un budget précis. Je constate, en envoyant ce message et en récupérant les miens, que j'ai un e-mail de cet OPC dans la corbeille d'arrivée; il m'y annonce, sur un ton que je trouve franchement désinvolte, que finalement, les inscriptions n'étant pas suffisantes, son client a renoncé aux cabines arabe et portugaise... Seule la cabine espagnole est maintenue... Merci d'envoyer un nouveau devis...

Soupir de ma part... J'entrevois la bataille pour obtenir une indemnité pour les collègues engagés depuis plus de 15 mn... J'ai une pensée pour ce jeune diplômé qui a eu la prudence de ne pas se faire remplacer et de ne pas lâcher la proie pour l'ombre... Je songe avec regrets à mon match, à ma sieste et à ma grasse matinée manqués... Je crois que, désormais, je fermerai le bureau le week-end...

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Danielle Grée a été Coordinatrice du Secteur marché privé de l’AIIC. Elle est interprète-conseil basée à Barcelone, membre de Calliope-Interpreters et spécialisée dans les équipes d’interprètes pour grands événements.

 

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